Interview
« Renforcer les institutions et les politiques publiques, même en période de crise »
Une croissance confirmée, de nouvelles implantations sur le terrain, un engagement renouvelé dans les contextes de crise… 2025 a été une année de consolidation, de transformation et de projection pour Expertise France.
Christophe Lecourtier, vous avez pris en mai 2026 la direction générale du groupe AFD. Quelles seront les priorités du Groupe dans les années à venir ?
C. L. Ma priorité est de renouer un pacte de confiance autour du groupe AFD, avec l’État comme avec nos équipes. Le monde a changé : retour des logiques de puissance, recul de plusieurs grands bailleurs, contraintes accrues sur les finances publiques. Nous devons donc faire des choix, avec une boussole : rechercher systématiquement un « triple dividende ».
Le premier est notre impact au bénéfice du développement de nos partenaires. Chaque projet doit répondre à leurs besoins et produire des résultats mesurables en matière d’emploi, de croissance et d’accès aux infrastructures essentielles, notamment pour les populations les plus vulnérables. Nous concentrerons nos subventions sur les pays les moins avancés, tout en maintenant notre ambition sur le climat, la biodiversité et l’égalité entre les femmes et les hommes.
Le deuxième dividende consiste à mieux aligner l’action du Groupe sur les intérêts de la France et des Français. Nous assumons pleinement notre rôle d’acteur de la politique étrangère, sous l’autorité des ambassadeurs, en concentrant davantage nos moyens là où les intérêts de nos partenaires rejoignent ceux de la France et de l’Europe. Nous voulons aussi être un partenaire plus efficace pour les entreprises françaises, en articulation avec l’Équipe France.
Le troisième dividende est interne : rendre notre modèle économique plus robuste et efficient, afin de faire mieux avec des ressources contraintes et de maximiser l’impact de chaque euro public mobilisé.
Le nouveau contrat d’objectifs et de moyens 2027-2029 traduit ce cap, avec 20 indicateurs centrés sur les résultats et l’impact plutôt que sur les seuls volumes d’activité. C’est un changement de culture. Notre ambition n’est donc ni le retrait, ni une logique d’influence à courte vue, mais une troisième voie : répondre aux priorités de nos partenaires tout en servant les intérêts de la France et de l’Europe.
Quel rôle devra jouer Expertise France au sein du Groupe ?
C. L. Expertise France est un pilier du groupe AFD. Son intégration a permis de réunir trois métiers complémentaires : le financement du développement avec l’AFD, l’investissement dans le secteur privé avec Proparco et la coopération technique avec Expertise France.
Cette complémentarité est un atout majeur alors que la compétition entre bailleurs s’intensifie et que les budgets diminuent. Expertise France apporte ce que le financement seul ne peut offrir : l’accompagnement des réformes et des politiques publiques dans la durée, le renforcement des institutions et la mobilisation des savoir-faire français. Expertise France intervient dans des géographies stratégiques, notamment en Afrique, au Moyen-Orient, dans les Balkans occidentaux, en Ukraine et dans l’Indopacifique, y compris dans les contextes les plus fragiles. Elle a notamment été la première agence bilatérale européenne à répondre présente en Ukraine. Son action constitue un levier d’influence et de diplomatie économique, en contribuant à créer des cadres réglementaires et institutionnels favorables au développement et à l’investissement.
Nous voulons désormais aller plus loin dans les synergies opérationnelles. Pour la première fois, les contrats d’objectifs et de moyens de l’AFD et d’Expertise France seront synchronisés, avec des objectifs de synergie partagés. Le but est de proposer davantage d’offres Groupe intégrées, associant dès l’amont financement public, investissement privé et capacité de mise en œuvre. Expertise France peut faire émerger des opportunités que l’AFD ou Proparco pourront ensuite accompagner. Réciproquement, son expertise technique peut renforcer l’impact et la soutenabilité des financements de l’AFD.
Expertise France joue enfin un rôle majeur dans la mobilisation de financements européens : plus de la moitié de son activité est financée par l’Union européenne. C’est un puissant effet de levier pour chaque euro public français.
L’objectif est donc de mieux articuler nos trois métiers pour accroître collectivement notre impact, notre capacité d’influence et la solidité de notre modèle. Expertise France est au cœur de cette ambition.
Intervenir dans les contextes fragiles et de crise fait partie du cœur de métier d’une agence comme Expertise France
Jérémie Pellet, quel bilan tirez-vous de cette année 2025 ?
J. P. Pour Expertise France, 2025 a été une année de consolidation, de transformation et de projection. Elle a d’abord marqué les dix ans de l’agence interministérielle française. C’est l’occasion de mesurer le chemin parcouru : en une décennie, nous sommes devenus la deuxième agence européenne de coopération technique, avec près de 2 700 collaborateurs engagés dans près de 170 pays. Cette dernière année a également confirmé notre dynamique de croissance et ce dans un environnement contraint et complexe, avec un chiffre d’affaires dépassant 570 millions d’euros, plus de 400 projets en cours et un volume d’activité en cours de près de 2,6 milliards d’euros.
Au-delà des chiffres, il faut aussi retenir de belles avancées dans la structuration de notre agence sur le terrain. Nous avons poursuivi la décentralisation de nos activités pour être au plus près de nos partenaires, avec désormais près de 40 implantations à l’étranger dont 13 directions pays couvrant 15 pays, et de nouvelles géographies prioritaires comme l’Angola, l’Éthiopie ou Madagascar, en plus du réseau en commun du groupe AFD. Nous souhaitons accentuer davantage notre présence sur le terrain, avec la structuration de directions régionales, afin de renforcer notre capacité de pilotage et d’impact.
L’année a été marquée par de nombreuses crises. Comment l’agence s’est-elle adaptée ?
J. P. Intervenir dans les contextes fragiles et de crise fait partie du cœur de métier d’une agence de coopération technique comme Expertise France. En 2025, nous avons continué à adapter nos activités dans des environnements très dégradés, comme en Ukraine, en Syrie, au Liban, en Haïti et dans les Territoires palestiniens où nos équipes sont engagées au quotidien auprès de nos partenaires. Notre ambition est simple : renforcer les institutions et les politiques publiques, même en période de crise, à travers la réponse aux urgences, mais surtout en garantissant la sécurité de nos collaborateurs et collaboratrices. C’est ce que nous faisons en Ukraine en matière de justice et de santé, en Haïti pour le renforcement des institutions étatiques ou encore au Liban en soutenant les organisations de la société civile.
Au-delà de ces crises sécuritaires et contextes fragiles qui nous obligent à repenser notre action et nos modalités d’intervention, Expertise France doit également s’adapter à la recomposition de l’aide au développement, et notamment la baisse des crédits français. Renforcer le partenariat avec les institutions européennes, diversifier nos partenaires et bailleurs financiers, accroître notre redevabilité et l’impact de nos projets, renforcer les synergies au sein du groupe AFD sont autant d’efforts qu’il nous faut poursuivre. Ils seront essentiels pour maintenir notre volume d’actions et continuer à mettre en œuvre la politique d’investissement solidaire et durable de la France, au service de la préservation des enjeux globaux.
Propos recueillis en octobre 2026

