Interview
Nigeria : « Le bien-être des enseignants est essentiel pour une éducation de qualité »
Le Nigeria connaît une pénurie critique d’enseignants qualifiés. Pour y remédier, notamment dans les zones en crise, l’ONG Plan International adopte une approche globale alliant formations, bien-être au travail et conseil aux institutions. Une démarche soutenue par la Facilité de la Regional Teachers Initiative for Africa, financée par l’Union européenne et coordonnée par Expertise France aux côtés de ses partenaires belge et finlandais.
Quelle est la situation des enseignants dans le nord du Nigeria ?
Les deux États du Nigeria dans lesquels nous travaillons, Adamawa dans le nord-est et Sokoto dans le nord-ouest, sont déstabilisés par des situations insurrectionnelles, à des degrés différents et ce depuis longtemps. Or, il faut maintenir l’éducation des enfants même lorsque les crises durent. Dans de nombreux cas, on attend des enseignants qu’ils traversent les situations les plus traumatisantes, simplement parce qu’ils sont adultes, et qu’ils retournent en classe comme si de rien n’était.
En quoi votre programme est-il novateur ?
Des outils psychosociaux existent, mais la plupart se concentrent sur les enfants ou les apprenants. Or, le bien-être des enseignants est essentiel pour une éducation de qualité. Avec ce projet, nous avons enfin l’occasion de nous occuper des enseignants ! Nous avons été ravis de pouvoir répondre à l’appel à projets pour le soutien aux enseignants en contextes affectés par les crises, car il abordait un besoin que nous ressentions depuis très longtemps. Nous travaillons sur plusieurs aspects de l’expérience des enseignants au Nigeria pour mieux les équiper, les soutenir et les motiver.
Quels sont les principaux besoins que vous avez identifiés ?
Nous avons remarqué que de nombreux jeunes diplômés arrivent devant leur première classe sans bien connaître le système éducatif et le déroulement prévu pour leur carrière. Leur formation initiale ne prévoit pas cela. Nous avons donc conçu un processus d’intégration pour les enseignants, en partenariat avec le Conseil de certification des enseignants du Nigeria et le Syndicat national des enseignants. Nous sommes en train d’élaborer un kit d’intégration de l’enseignant, avec des sessions de formation et toutes les ressources nécessaires, afin qu’ils maîtrisent mieux le déroulement de leur carrière.
De nombreux jeunes diplômés arrivent devant leur première classe sans bien connaître le déroulement prévu pour leur carrière
Combien d’enseignants votre programme touche-t-il ?
Nous travaillons auprès de 2 800 enseignants à Adawama et Sokoto. Nous sommes une petite équipe, mais nous veillons au renforcement des capacités locales, d’autant plus dans un climat de financement qui évolue et nous pousse à nous tourner vers des partenaires locaux.

Avez-vous l’occasion de travailler en réseau avec des porteurs de projets similaires en Afrique ?
Oui, la Facilité a organisé un atelier de lancement des projets sélectionnés en Éthiopie en 2025, puis un autre au Rwanda en janvier 2026 plus focalisé sur les échanges de pratiques, les premiers résultats et les leçons apprises. Cela a été extrêmement utile – je dirais même magnifique ! – d’écouter les expériences d’autres pays, de constater à quel point certaines de nos situations étaient similaires et de découvrir des solutions innovantes. Nous avons décidé de continuer à nous réunir en ligne tous les trimestres pour partager nos bonnes pratiques.
Quelles bonnes idées avez-vous trouvées dans d’autres pays ?
Au Soudan du Sud, un groupe de parole a été mis en place pour les enseignantes, par exemple. Nous avons réalisé que ce serait très utile dans le nord du Nigeria, où les femmes doivent affronter des problèmes culturels et de sécurité. Nous avons un safe space pour les femmes au sein de notre propre ONG, où elles peuvent se réunir et parler des problèmes qu’elles rencontrent, mais nous n’avions pas pensé à faire la même chose pour les enseignantes.
Certaines de vos propres méthodes ont-elles essaimé ?
Cette année, à Kigali, nous avons présenté notre approche de pair à pair pour le bien-être mental des enseignants. Dans de nombreux pays africains, le simple fait de parler de santé mentale peut être considéré comme une faiblesse. Nous avons réalisé que les enseignants avaient besoin d’aide, mais nous voulions éviter qu’ils se sentent jugés par des experts trop éloignés de leur réalité quotidienne. Nous avons donc utilisé Psychlops, un test de santé mentale validé par l’OMS qui peut être mené entre enseignants, et qui les encourage à gérer leur stress.
Que peut-on faire pour améliorer le statut des enseignants au Nigeria ?
Le statut des professeurs touche à leur reconnaissance institutionnelle mais aussi sociale. Les enseignants sont sous-payés et moins respectés qu’autrefois. Nous travaillons avec le Syndicat national des enseignants et le Conseil de certification des enseignants du Nigeria pour renforcer la profession, notamment par une représentation égale des femmes. Dans le cadre de la réforme du processus de certification, le nombre de matières du tronc commun est passé de 25 à 5 sujets, c’est une grande victoire. À présent, comme pour tant d’autres politiques, nous devons veiller à ce qu’elle soit correctement mise en œuvre. Travailler avec les gouvernements prend du temps, mais c’est l’un des meilleurs moyens de mener des actions durables.
Entretien réalisé en mars 2026
