Interview
Thaïlande/Myanmar : « Les agents de santé communautaires nous apportent un soutien précieux »
Dans la région frontalière entre la Thaïlande et le Myanmar, arrivent chaque année des personnes fuyant les conflits et l’effondrement politique et économique du Myanmar. La Shoklo Malaria Research Unit (SMRU), associée à la Borderland Health Foundation (BHF), contribue à soigner ces personnes marginalisées, dont nombre de jeunes femmes, de mères et d’enfants. Elle bénéficie de l’appui de L’Initiative, facilité mise en œuvre par Expertise France.
Le SMRU a été fondé en 1986 pour apporter une aide d’urgence aux réfugiés à la frontière entre la Thaïlande et le Myanmar. Comment ont évolué les besoins des personnes que vous soignez ?
F. N. Il y a quarante ans, nous soignions environ 8 000 réfugiés à la frontière, dont beaucoup étaient malades du paludisme. Aujourd’hui, notre structure voit passer environ 80 000 personnes qui ne sont plus des réfugiés d’urgence mais des migrants qui cherchent à construire une nouvelle vie en Thaïlande. Le paludisme n’est plus un problème majeur, mais la santé maternelle et infantile et la tuberculose sont devenues préoccupantes.

Vous avez toujours associé la recherche fondamentale à la médecine de terrain. Cela ne change pas ?
F. N. Nous voyons toujours cela comme les deux faces d’une même pièce. Nos travaux de recherche nous aident à déterminer les stratégies médicales de nos activités humanitaires. Ils nous permettent d’identifier ce qui fonctionne vraiment sur le terrain, pour utiliser au mieux les moyens limités à notre disposition. Nous avons ainsi démontré la bonne tolérance des femmes enceintes à certains antipaludiques : nos résultats ont fait évoluer les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé.
Quelles sont vos priorités actuelles ?
R. M. Notre priorité absolue est d’éviter que des femmes ne meurent des suites d’une grossesse ou d’un accouchement. Nous essayons de leur permettre de choisir d’avoir un enfant ou non ; nous veillons ensuite sur leur grossesse, leur accouchement et les premiers mois de leur bébé. Nous répondons aux urgences, mais nous essayons également d’être proactifs et de faire de la sensibilisation, dans un contexte où l’accès aux soins de santé est très difficile en raison de la distance, du risque d’arrestation des personnes sans papiers et du coût du transport.
Comment travaillez-vous avec les agents de santé communautaires ?
R. M. L’Initiative soutient notre réseau d’agents de santé communautaires. Ces personnes ne sont pas formées à des procédures médicales complexes, mais elles nous apportent un soutien précieux : elles nous aident à savoir ce qui se passe sur le terrain, à convaincre les femmes et les filles de venir nous voir, à lutter contre les idées reçues en matière de santé et d’hygiène, de contraception, de violences…
A. M. Une femme enceinte sur cinq que nous recevons est une adolescente. Les agents de santé communautaires contribuent à informer les femmes, en particulier les plus jeunes, sur leurs droits à la contraception, même si elles ne sont pas mariées, ils les sensibilisent aux violences sexistes… Nous avons également diffusé un film sur les grossesses adolescentes pour ouvrir le dialogue avec elles.
Quelle est votre relation avec le système de santé thaïlandais ?
A. M. Notre équipement médical est limité ; c’est pourquoi, dans les cas complexes, nous orientons les patients vers le système de santé thaïlandais. La Thaïlande est aujourd’hui un pays développé, doté de normes sanitaires et de procédures médicales de grande qualité. Cependant, nombre des personnes avec lesquelles nous travaillons n’ont pas d’assurance maladie pour couvrir les frais médicaux, ce qui peut poser problème si elles doivent aller à l’hôpital.
Que peut-on faire pour garantir l’accès de tous aux soins de santé ?
A. M. Dans nos dispensaires, tout est gratuit. Mais si nous devons envoyer des patients sans assurance à l’hôpital, ils devront payer la facture. Le M-Fund, soutenu par L’Initiative depuis 2022, peut contribuer à mettre en place un modèle de soins plus inclusif et durable. Ce fonds vise à offrir une protection de santé aux migrants en situation irrégulière, aux réfugiés et aux communautés défavorisées.
Le M-Fund, soutenu par L’Initiative depuis 2022, peut contribuer à mettre en place un modèle de soins plus inclusif et durable
R. M. Nous prodiguons des soins de santé à la population qui, combinés à nos travaux de recherche, apportent une vraie amélioration sur le terrain. Nous avons démontré que les campagnes de sensibilisation ont un effet positif dans les régions reculées, même quand les moyens sont limités. L’Initiative et Expertise France ont un rôle clé à jouer, pour nous aider à convaincre les bailleurs de fonds qu’il est possible de fournir des soins de santé très efficaces à moindre coût, à condition d’avoir les bonnes personnes sur le terrain : par exemple, la contraception est l’une des mesures de prévention les plus efficaces. Nous avons besoin d’aide pour collaborer avec les gouvernements locaux afin de garantir l’accès aux soins de santé pour tous.
Entretien réalisé en mars 2026


