Interview
« Renforcer les institutions et les politiques publiques, même en période de crise »
Une croissance confirmée, de nouvelles implantations sur le terrain, un engagement renouvelé dans les contextes de crise… 2025 a été une année de consolidation, de transformation et de projection pour Expertise France.
Quel bilan tirez-vous de cette année 2025 ?
J. P. Pour Expertise France, 2025 a été une année de consolidation, de transformation et de projection. Elle a d’abord marqué les dix ans de l’agence interministérielle française. C’est l’occasion de mesurer le chemin parcouru : en une décennie, nous sommes devenus la deuxième agence européenne de coopération technique, avec près de 2 700 collaborateurs engagés dans près de 170 pays. Cette dernière année a également confirmé notre dynamique de croissance et ce dans un environnement contraint et complexe, avec un chiffre d’affaires dépassant 570 millions d’euros, plus de 400 projets en cours et un volume d’activité en cours de près de 2,6 milliards d’euros.
Au-delà des chiffres, il faut aussi retenir de belles avancées dans la structuration de notre agence sur le terrain. Nous avons poursuivi la décentralisation de nos activités pour être au plus près de nos partenaires, avec désormais près de 40 implantations à l’étranger dont 13 directions pays couvrant 15 pays, et de nouvelles géographies prioritaires comme l’Angola, l’Ethiopie ou Madagascar, en plus du réseau en commun du groupe AFD. Nous souhaitons accentuer davantage notre présence sur le terrain, avec la structuration de directions régionales, afin de renforcer notre capacité de pilotage et d’impact.
L’année a été marquée par de nombreuses crises. Comment l’agence s’est-elle adaptée ?
J. P. Intervenir dans les contextes fragiles et de crise fait partie du coeur de métier d’une agence de coopération technique comme Expertise France. En 2025, nous avons continué à adapter nos activités dans des environnements très dégradés, comme en Ukraine, en Syrie, au Liban, en Haïti et dans les Territoires palestiniens où nos équipes sont engagées au quotidien auprès de nos partenaires. Notre ambition est simple : renforcer les institutions et les politiques publiques, même en période de crise, à travers la réponse aux urgences, mais surtout en garantissant la sécurité de nos collaborateurs et collaboratrices. C’est ce que nous faisons en Ukraine en matière de justice et de santé, en Haïti pour le renforcement des institutions étatiques ou encore au Liban en soutenant les organisations de la société civile.
Intervenir dans les contextes fragiles et de crise fait partie du cœur de métier d’une agence comme Expertise France
Au-delà de ces crises sécuritaires et contextes fragiles qui nous obligent à repenser notre action et nos modalités d’intervention, Expertise France doit également s’adapter à la recomposition de l’aide au développement, et notamment la baisse des crédits français. Renforcer le partenariat avec les institutions européennes, diversifier nos partenaires et bailleurs financiers, accroître notre redevabilité et l’impact de nos projets, renforcer les synergies au sein du groupe AFD sont autant d’efforts qu’il nous faut poursuivre. Ils seront essentiels pour maintenir notre volume d’actions et continuer à mettre en œuvre la politique d’investissement solidaire et durable de la France, au service de la préservation des enjeux globaux.
Rémy Rioux, vous quitterez bientôt le groupe AFD après dix ans à la tête de sa direction. Quels enseignements et quel bilan tirez-vous de ce mandat ?
R. R. En dix ans nous avons redonné à la France une capacité forte à coopérer et investir dans le monde, portée par un mouvement puissant et d’une grande cohérence depuis l’Accord de Paris sur le climat et l’Agenda 2030 des ODD. Nous avons, avec l’ensemble des collègues du groupe AFD que je remercie chaleureusement, construit une plateforme efficace, puissante et respectée, qui atteint désormais une taille critique pour prendre soin des plus vulnérables – face au Covid et avec la multiplication des crises – et contribuer à la gestion collective de nos biens communs – le climat et la nature ensemble, la démographie et les inégalités, la technologie, la paix.
Notre groupe est plus grand, avec une activité doublée et plus de 5 000 collaborateurs déployés partout dans le monde. Il est plus partenarial avec un ancrage national renforcé et un rôle international reconnu par les plus grandes institutions multilatérales et européennes. Il est plus novateur, en investissant des champs nouveaux comme les minerais de transition, les migrations, la culture ou le sport. Enfin, notre groupe est plus robuste, grâce à des fondamentaux financiers consolidés, nous permettant de nous concentrer sur la qualité et l’impact de nos investissements.
Dix ans, c’est aussi l’âge d’Expertise France. Quel rôle a joué Expertise France jusque-là dans la constitution du groupe AFD ?
R. R. Expertise France fait du bien à l’AFD. La création du groupe AFD, le 1er janvier 2022 après une décision de principe en 2018, a achevé une longue réforme de plus de vingt ans de notre politique de développement, engagée le 1er janvier 1999. Je suis très fier d’y avoir contribué. En regroupant tous les instruments utiles à notre politique de coopération dans une même institution, nous avons créé un outil unique, présent au nom de la France sur tous les terrains, dans les temps de paix comme de guerre et d’extrêmes vulnérabilités. Voyez en Ukraine : Expertise France a été le premier présent, grâce à ses métiers de coopération technique et de maîtrise d’ouvrage direct, puis l’ensemble du Groupe s’est déployé. Expertise France nous a aussi permis d’être encore plus européen mais aussi plus français en capitalisant sur la mobilisation des expertises françaises. Expertise France a contribué aux dynamiques d’innovation que j’ai fortement encouragées au sein de l’AFD, notamment sur les liens entre sécurité et développement.
Inversement, l’AFD fait aussi beaucoup de bien à Expertise France. Nous avons aujourd’hui un réseau commun, de multiples projets financés par l’AFD, des synergies opérationnelles qui se renforcent sans cesse et nous décloisonnons nos savoirs, formations et instruments, financiers et non financiers, pour notre mission commune : contribuer à bâtir un monde en commun, par l’action internationale de notre pays.
Comment voyez-vous les prochaines années pour le groupe AFD ?
R. R. Une nouvelle étape s’est ouverte en 2025, à l’évidence, marquée par de très fortes tensions géopolitiques et un recul brutal de la coopération budgétaire. Il faut remettre l’ouvrage sur le métier et redéfinir un paradigme pour le financement du développement et la coopération technique qui résonne avec notre temps. Je crois que l’AFD a anticipé cela et fait de multiples propositions pour nourrir ce débat depuis dix ans. À Christophe Lecourtier de trouver le chemin à présent. Je lui souhaite un plein succès. Je pars avec le sentiment du devoir accompli et une immense gratitude envers les équipes du groupe AFD pour cette magnifique et utile décennie.
Propos recueillis en avril 2026

