Interview
Cambodge : « Un expert technique international est là pour écouter, dialoguer, être proactif »
Expertise France contribue à déployer l’expertise technique française au sein d’institutions nationales et d’organisations internationales pour le compte des ministères français. L’objectif : favoriser les projets de coopération dans des domaines variés : gouvernance, éducation, climat, santé, culture… Isabelle Bokhari, experte technique internationale au Cambodge depuis 2024, décrypte son métier et ses enjeux.
Qu’est-ce qui vous a menée à devenir experte technique internationale ?
J’ai toujours nourri une fascination particulière pour les langues et les cultures présentes dans le monde. J’ai ainsi choisi rapidement d’exercer dans des contextes multiculturels et plurilingues. Angliciste de par ma formation initiale, titulaire d’un master en didactique des langues, j’ai été amenée à enseigner le français langue étrangère (FLE) en Angleterre et à intervenir en tant que formatrice d’enseignants et d’enseignantes au Pakistan, au sein du réseau des Alliances françaises du pays. J’ai également coordonné, en France, des programmes de formation et de coopération linguistique et éducative.
Passionnée de politiques linguistiques et éducatives, j’en ai fait mon sujet de thèse. Cette dernière consistait en une étude comparée de deux contextes, en faveur de la francophonie : le Ghana et le Vietnam, pays dans lesquels j’ai exercé successivement les fonctions d’attachée de coopération pour le français et d’attachée de coopération éducative en ambassade de France.
Après avoir exercé au sein du Centre de linguistique appliquée de l’université Marie-et-Louis Pasteur à Besançon, j’accompagne désormais les autorités éducatives du Cambodge, aux côtés de collègues cadres éducatifs et experts, pour la mise en œuvre des réformes souhaitées par les hautes autorités en matière d’éducation ou encore concernant l’enseignement du et en français.
Aujourd’hui, vous êtes conseillère auprès du ministre de l’Éducation, de la Jeunesse et des Sports du Cambodge. En quoi consiste votre métier ?
En détachement de l’Éducation nationale française, je mets mon expertise et mes connaissances à disposition du ministre de l’Éducation du Cambodge et de ses équipes, dans le cadre de l’évolution des dispositifs et des cursus d’enseignement et d’apprentissage. Un expert technique international est là pour écouter, dialoguer, être proactif avec ses pairs – en amont, pour construire en commun et faciliter les prises de décision, et en aval, pour accompagner la mise en œuvre des actions avec les différents acteurs concernés.
Mon rôle est, d’une part, de contribuer au renforcement du capital humain au sein du ministère, et d’autre part, d’accompagner la réforme de la gouvernance des établissements scolaires et la révision de cursus de formation à destination des chefs d’établissement et des enseignants de français, au niveau de l’enseignement secondaire et universitaire. Avec les bailleurs de fonds et les organisations internationales, il s’agit de répondre de la manière la plus précise et la plus pertinente possible aux requêtes exprimées par nos partenaires et interlocuteurs cambodgiens.

Concrètement, sur quels types de projet travaillez-vous au quotidien ?
Les projets et actions sont très divers, de même que les interlocuteurs – c’est aussi ce que j’aime dans mon métier. Mes interlocuteurs privilégiés sont positionnés au bureau des langues étrangères du ministère de l’Éducation, à la direction générale de la planification ou encore au département général de la formation des personnels enseignants. À l’Institut national d’éducation, je travaille régulièrement avec les décideurs, les responsables pédagogiques et les professeurs.
Nous travaillons par exemple à la mise en place de partenariats avec des universités et des institutions françaises pour des projets sur des thématiques telles que l’école inclusive et l’égalité de genre ou encore la didactique des langues. Un projet est également en élaboration entre le ministère de l’Éducation du Cambodge et la chambre de commerce et d’industrie France-Cambodge. L’objectif est de sensibiliser les élèves et la communauté parentale aux opportunités professionnelles offertes par les entreprises françaises implantées dans le pays. Une autre collaboration est à l’étude avec une EdTech française, Edumalin, qui propose une pédagogie novatrice en vue d’améliorer les résultats des élèves, en particulier en mathématiques. Bien évidemment, j’échange aussi régulièrement avec l’agence de l’AFD au Cambodge, l’ambassade de France et France Volontaires pour étudier et mettre en place des synergies. Ensemble, nous construisons et mettons en œuvre des projets pour faire progresser l’éducation, la recherche, ainsi que de l’enseignement et l’apprentissage du et en français au Cambodge.
Vous travaillez toujours en binôme ou en équipe avec des responsables cambodgiens ?
Oui, le plus souvent, c’est toute l’idée de la coconstruction. Je favorise également la coopération de mes interlocuteurs avec l’écosystème français et francophone. Je fais partie de l’« Équipe France » qui rassemble, autour de l’ambassade, tout un ensemble d’acteurs : les Instituts français, l’Alliance française, l’Institut de recherche pour le développement, l’Institut Pasteur, France Volontaires… Nous construisons des projets en équipe, au bénéfice des élèves, des professeurs et des experts formateurs. Nous associons à ces projets des bénéficiaires et des experts de la région Asie du Sud-Est, en collaboration par exemple avec l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) et l’Agence universitaire de la francophonie.
L’apprentissage de la langue française est pertinent lorsqu’il est associé à des opportunités d’études supérieures, à des métiers
Quelle place a l’enseignement du français au Cambodge aujourd’hui ?
Peu après mon arrivée dans le pays, à l’assemblée générale de l’Association des professeurs de français du Cambodge, le président de l’association m’a proposé d’effectuer une présentation sur le thème « Pourquoi apprendre le français au Cambodge aujourd’hui ? » Cette requête m’a semblé assez révélatrice, la réponse à cette question n’est pas nécessairement évidente.
À nous de nourrir, dans nos métiers respectifs et en tant que francophones, l’attractivité de la langue française pour les élèves, les étudiants, mais aussi les parents qui opèrent très souvent le choix des langues et des études pour leurs enfants. Il s’agit à mon sens d’informer et d’orienter ces publics. L’apprentissage de la langue française est pertinent lorsqu’il est associé à des opportunités d’études supérieures, à des métiers, bref à l’employabilité des locuteurs.
Le XXe Sommet de la Francophonie aura lieu à Phnom Penh en novembre 2026. Qu’attendez-vous de cet événement ?
On le sait, outre la langue française en partage, la Francophonie est un espace de coopération multilatérale. Le Cambodge ayant choisi d’accueillir ce nouveau sommet, je crois qu’il souhaite aussi s’en saisir pour faire découvrir la richesse du pays, par exemple dans le domaine du tourisme durable, et mieux faire connaître ses opportunités, notamment économiques.
Il s’agit d’un événement de très grande envergure qui devrait permettre de connecter les écosystèmes, de nouer de nouveaux partenariats politiques, économiques et culturels entre les pays ayant la langue française comme point commun. Je reprends ici les propos de l’Alliance des patronats francophones : « Dans un contexte économique fragmenté, le XXe Sommet de la francophonie offrira un avantage exceptionnel avec des repères partagés et des échanges facilités pour créer des opportunités concrètes. » Ce moment collectif, qui rassemblera 90 États membres, membres associés et observateurs, sera important pour l’avenir du Cambodge comme pour l’avenir de la francophonie.
Entretien réalisé en mars 2026
